Entretien avec S. Palidda

« Défendre les étrangers, c’est aussi défendre ses propres intérêts »

PROPOS RECUEILLIS PAR PHILIPPE BACH – LeCourrier

Salvatore Palidda est professeur de sociologie à l’université de Gênes, en Italie. Ses champs de recherche portent notamment sur la criminalisation et la victimisation des migrants en Europe. Il était jeudi soir à Genève pour un débat organisé par la Coordination genevoise contre l’exclusion et la xénophobie dans le cadre de sa campagne contre l’initiative de l’UDC et son contre-projet. Entretien.

Dans vos recherches, vous montrez de profondes similitudes dans tous les pays d’Europe entre les tendances à s’attaquer aux migrants. A quelle logique profonde obéissent ces politiques ?

Salvatore Palidda : Il s’agit d’une logique de guerre en continuum. De plusieurs guerres, en fait, qu’on pense à la prétendue guerre contre les Etats voyous, contre le terrorisme, contre les mafias, contre la drogue ou contre de nouvelles classes dangereuses. Il s’agit chaque fois de justifier un état de conflit pour mettre en oeuvre une politique de domination. Le système économique se nourrit des inégalités. Elles sont sa substance même, plus on précarise des couches de la population, plus le système peut compter sur des travailleurs corvéables à merci. Vous présentez la Suisse comme un paradigme de l’Europe en la matière. L’Europe obéit à la même logique d’enfermement que la Suisse. Sauf qu’elle a eu la chance de pouvoir s’élargir, ce qui a amoindri le phénomène. Mais, par rapport aux extra-Européens, elle fonctionne selon les mêmes logiques d’exclusion, de prohibition et de stigmatisation.

Le discours antiétrangers est-il le même dans tous les pays ?

Comme dans tout fait social, il y a des similitudes et des particularités. Mais, sur le fond, les logiques se ressemblent. La criminalité n’a pas cessé de baisser ces vingt dernières années. En Italie – mais ces tendances se retrouvent dans tous les pays d’Europe, si on prend les délits graves, meurtres, vols à main armée, etc. –, ils représentent le tiers de ce qu’ils étaient il y a deux décennies. On constate que, durant la même période, l’immigration a fortement progressé, et ceci dans tous les pays. Si on veut jouer au paradoxe, on peut dire que l’immigration a fait baisser le nombre de délits ! La vérité, c’est que l’immigration est ressentie comme problématique en période de récession. Cela a été le cas dans les années 1930, lorsque le fascisme et le nazisme ont prospéré sur la crise de 1929. Il y a eu de très fortes poussées migratoires dans les années 1960, mais elles suscitaient beaucoup moins de craintes qu’aujourd’hui. En Suisse, le discours antiétrangers avait pourtant déjà émergé avant la fin des Trente glorieuses. Comme je le disais, le système a toujours besoin d’un bouc émissaire, de diviser pour mieux régner. S’il n’a pas de cible facile comme les Roms, il tendra à générer un ennemi imaginaire pour vous détourner des vrais enjeux. Et s’il n’y avait pas eu les Italiens et les Espagnols dans l’après-guerre, il y aurait toujours votre voisin.

Quel est l’enjeu du passage d’une logique judiciaire à une décision administrative automatique ?

Une logique systémique vient aggraver le phénomène. La police est fortement demandeuse de reconnaissance sociale. Si un policier veut attraper un voleur, il doit pouvoir compter sur la population pour l’aider ou pour l’informer. Ce corps est donc fortement à l’écoute, non pas de la majorité silencieuse, mais de la minorité bruyante. Il va lui donner ce qu’il croit qu’on lui demande. On voit le danger : on passe rapidement d’une décision prise par un juge, susceptible de recours, à un acte administratif où l’arbitraire peut rapidement dominer. C’est bien de la notion de démocratie et d’Etat de droit qu’il est question. On est train d’abandonner des principes fondamentaux qui remontent à la révolution anglaise, comme l’habeas corpus qui proscrit l’arbitraire et qui interdit la torture. Ces principes, ancrés dans des traités, sont en train de s’éroder et cèdent le pas à l’arbitraire et à la justice discrétionnaire.

Comment cette logique s’impose-t-elle ?

Derrière le discours xénophobe et l’approbation d’une politique d’Etat liberticide, il y a souvent des logiques personnelles très profondes. Les personnes qui les formulent croient défendre leurs intérêts immédiats, les quelques maigres privilèges qu’ils ont réussi à arracher. Ces champs obéissent aussi à des logiques de marché. En politique, on a vu émerger des politiciens d’une médiocrité et d’une ignorance confondante, qui n’ont jamais ouvert un livre de leur vie. Grâce à deux ou trois slogans racistes, ils se sont retrouvés propulsés à des positions auxquelles ils n’auraient jamais pu rêver.

Le discours antifrontaliers contre les Français, à Genève, ou les anti-Allemands en Suisse alémanique obéirait à ces tendances ?

Oui. En défendant les étrangers, on défend aussi ses propres intérêts. Et lorsque vous n’avez plus d’étrangers parce que tous seront partis ou auront été assimilés, d’autres groupes sociaux seront dans le collimateur. Par exemple les jeunes. Cela est très frappant en Italie où cette catégorie de la population est fortement marginalisée. Les conditions de travail précaires qui leur sont imposées renvoient au sort qui est fait aux clandestins qui sont exploités de manière éhontée dans de nombreux secteurs de l’économie. Environ 35% du Produit intérieur brut de l’Italie repose sur le travail au noir ou au gris. Cela ne recouvre pas que le travail des étrangers. Des pans entiers de la population sont poussés à la précarité. Le contre-projet à l’initiative lie la notion d’intégration à celle d’expulsion. Là aussi, ce n’est pas très nouveau. Cela s’inscrit dans des logiques de domination de type colonial. On demande aux immigrés de jouer au caporal ou au contremaître d’encadrer ses pairs, voire de les recruter. C’est ce que les Britanniques ont fait avec les Gurkhas en Inde. Pour avoir un statut social, il faut montrer patte blanche.

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